La recherche du bonheur au travail : une quète honorable mais périlleuse

La France n’est positionnée que 31ème au classement des économies mondiales les plus attractives en 2017, derrière ses voisins européens danois, suédois et allemands. Pourtant, le microcosme des entrepreneurs parisien n’a rien à envier aux autres capitales. En Ile de France, la création d’entreprise aurait connu une croissance de 10% entre 2016 et 2017. Ce sympathique petit record impacte de nombreux business liés à la création d’entreprise, dont notre sujet de prédilection : le bonheur au travail.

 

Le “BAT”, un marché fructueux…

Selon une étude de 2015 réalisée par Covivio, 86% des européens affirment que la qualité de vie au travail est très importante pour le choix de leur nouveau job. Un chiffre bien assimilé par les recruteurs qui ont compris qu’une fois les salariés embauchés, la qualité de vie au travail devra être au rendez-vous. D’ailleurs, l’acronyme QVT en profite pour apparaître.

Aménagement des bureaux, activités de « team building », consoles et jeux en tout genre, pots hebdomadaires, location de plantes, livraison de croissants, massages au bureau, séances de yoga, coiffeur ou kiné à disposition, etc. Les entreprises déploient des efforts non ménagés et un travail sur le long terme pour veiller au bien-être de leurs équipes. Un contexte qui profite à de nombreux commerces.

Chez Yemanja, nous pensons sincèrement qu’un aménagement de bureau réussi doit aider les équipes à être heureuses, et les recruteurs à communiquer sur la marque employeur. Notre savoir-faire devient très utile : de chouettes bureaux, à l’image de l’entreprise, est un moyen efficace de valoriser, encourager et remercier l’équipe pour son travail.

Cette ambition, parfois inclus dans l’ADN des start-ups, représente néanmoins un coût conséquent pour l’entreprise : travaux, achat de mobilier, habillage et personnalisation, etc.

D’autres questionnent cependant le rôle des entreprises sur leur légitimité d’apporter du bonheur au travail..

Ce qui amène à se demander : si le bonheur au travail est devenu un produit à vendre, qui est légitime pour le produire et selon quels critères ? Peut-on réellement faire commerce du bonheur ? Et même, ce prétendu bonheur acheté ne risque-t-il pas d’être néfaste au sein des entreprises ?

 

Dictature du bonheur ?

Plus de la moitié des travailleurs confirment que la qualité de vie au travail améliore leurs performances (sondage CONVIVIO 2016).

Quel patron ne rêve pas de voir arriver chaque jour ses salariés, le sourire au visage, et le cœur à la tâche ?

 

Malgré tout, il a toujours dans le groupe Juan qui bougonne un peu, ou qui n’est pas vraiment excité à l’idée de cette soirée « escape game » entre collègues. Pourquoi ? C’est pourtant sympa… “Soyez heureux bordel !!” pense parfois très fort le patron. Oui mais le bonheur, ça ne s’impose pas.

L’entreprise rassemble des êtres humains qui portent une multitude de facettes et de personnalités. Ces personnes ne peuvent pas être toujours dans le même état d’esprit au même moment, toujours partantes pour la même ambiance – aussi forte et intégrée que soit la culture de la société qui les emploie.

Le bonheur au travail, dans sa démarche commerciale, subit parfois un effet de mode dont beaucoup se saisissent, voyant là la possibilité de rajeunir leur entreprise, et de rattraper une mauvaise réputation, ou une année difficile. Rien de mal à ça ; bien au contraire ! Mais gardons à l’esprit qu’il ne suffit pas d’acheter quelques prestations pour résoudre tous les problèmes du moment. Développer le bonheur au travail dans son entreprise est un projet à mener avec subtilité et discernement. C’est une démarche long terme qui différera d’une équipe à l’autre.

 

Etude du cas de l’Open Space: que s’est il passé ?

Plutôt que d’essayer de calquer un modèle vu ailleurs, attachez-vous à comprendre le fonctionnement, les besoins et la dynamique de l’équipe.

Que dira Stéphanie de la comptabilité, si elle apprend qu’après 18 ans au sein de l’entreprise, on lui demande de quitter son bureau individuel pour un open space dans le but de suivre une tendance et optimiser le budget foncier ? Certains penseront qu’on s’en fiche, que les temps changent et qu’il faut s’y adapter. Les temps changent oui, les gens aussi, parfois pas toujours au même rythme.

On apprend que ⅔ des français sont opposés au desksharing car selon eux il est signe d’un manque de reconnaissance de leur position dans leur boite.

La méfiance est grande, due à la mauvaise réputation des “Open-Spaces-cage-à-poule”, immenses plateaux de 30 à plus de 500 personnes. Ces espaces – initialement conçus dans les années 20 pour améliorer le confort de vie des employés avec des espaces adaptés à chacun – sont rapidement corrompus par une surconsommation du modèle dans les années 50. Peu à peu les cloisons sont tombées, non pour faciliter la communication, mais pour y installer toujours plus de collaborateurs. Le manque d’intimité grandit, et les futurs bureaux heureux que l’on avait promis ne sont rapidement plus que de la poudre lancée aux yeux des collaborateurs pour apaiser la conscience de l’employeur.

Finalement, en discutant un peu avec Stéphanie, on comprendra qu’elle sera sans doute partante pour partager son bureau si certaines conditions sont respectées : un nombre limité de personnes dans l’espace – par exemple une dizaine de personne plutôt calmes, la mise à disposition de salles de réunions et box libres d’accès pour se concentrer à fond sur des tâches importantes, ou pour passer des coups de fil personnels. Le desksharing est apprécié aussi quand il permet de changer d’assise ou de point de vue pour travailler : les comptoirs en assises hautes et les coins salons installés autour des open spaces invitent les collaborateurs à changer de position de travail dans la journée.

 

Un bureau parfait ? Avec plaisir, si ça reste un bureau.

Proposer aux collaborateurs une localisation accessible et dans un quartier sympa est parfois le premier critère dans la recherche des futurs bureaux. Mettre en place de nombreux services pour les collaborateurs devient une priorité dans l’aménagement des nouveaux bureaux. Cependant, les bureaux parfaits existent-ils ?

Nous aurions tendance à répondre que non, les bureaux parfaits n’existent pas – l’entreprise et les collaborateurs sont amenés à trouver des compromis dans l’installation de leurs bureaux. Et même si les bureaux étaient parfaits, ils ne sont responsables que pour une petite part du bonheur au travail des collaborateurs. En effet, le style de management en place, l’intérêt des tâches confiées à l’équipe, la qualité de la vision et de l’ambition de l’entreprise influencent directement le bonheur au travail.

Les bureaux ne sont que le support quotidien de ces éléments essentiels. Un management éclairé aura un impact plus important qu’une nouvelle cafétéria – même si un super espace équipe attire de nouveaux talents, et offre un vrai break pour la pause dej’.

Poussons encore un peu le concept. Les entreprises recherchent une adresse permettant d’optimiser le trajet travail-domicile de leurs collaborateurs. Jusque-là tout va bien.

Mais que se passe t’il lorsqu’on supprime l’idée même de ce trajet ?

Nous connaissons l’exemple de ces villes-startups de la Silicon Valley qui proposent à leurs collaborateurs un nécessaire de services impressionnants : transports intra-muros, salle de sport, garderie, bars et restaurants, garages, jardins, piscine, supermarchés… Cela peut sembler séducteur, mais… où est la limite ?

Qu’on se le dise, le travail ce n’est pas la maison ! Et la frontière avec la surexploitation des travailleurs est fine. Nous passons en moyenne 15 % de notre temps sur Terre au travail… ça ne vaut peut-être pas le coup de passer à côté du reste parce qu’on a oublié qu’il y avait une vie en dehors des portes de notre bureau.

 

La recette du bonheur ?

En conclusion, se sentir bien au bureau, c’est important. Vouloir y rester tard, pourquoi pas, si l’ambiance est bonne, le boulot intéressant et les collègues sympas.

Si vous êtes inquiets pour le bonheur de vos équipes, le mieux est encore d’en parler avec elles plutôt que d’appliquer un modèle qu’on aurait pu vous recommander sans le tester auparavant. Si vous sentez qu’on vous impose un “mode de vie heureux”, vous avez le droit de ne pas y participer, rien ni personne ne vous enlèvera votre personnalité – essayez plutôt d’expliquer aux autres pourquoi ce modèle ne vous convainc pas.

Vous l’aurez compris, être heureux au boulot, ça passe avant tout par une sincère ouverture sur ce sujet et une écoute attentive des uns et des autres. Si vous avez lu cet article, c’est que vous êtes déjà sur le bon chemin ! 🙂